[Extrait du Bulletin de la Société d’Archéologie copte, T. XII (1946 – 1947)]
 

UN INSTRUMENT A CORDES INCONNU
DE L’EPOQUE COPTE

PAR
Dr H. HICKMANN.

Le curieux instrument à cordes (fig.1 (1) et 2), découvert chez un commerçant d’antiquités au Caire, possède des données morphologiques qui lui donnent une position intermédiaire bien intéressante dans l’histoire des cordophones. Il semble être le chaînon manquant entre les différentes catégories de ces instruments qui ont joué un rôle important dans les échanges culturels entre l’Orient et l’Occident, entre l’Antiquité et le Moyen-Age européen.


I. – DESCRIPTION.

Il est sculpté d’une seule pièce, en bois brun foncé noirâtre. Sa longueur totale est de 41, 3 cm.

La boîte de résonance est doublement échancrée. Vue de dos, elle a 18, 3 cm. de longueur. Sa partie supérieure a 3,7 cm. de largeur (min.), la partie du milieu 5,0 cm., la partie inférieure arrondie 5,1 cm. (max.), la largeur du bord étant comprise dans ces mesures.

Le pied est en forme de triangle dont la pointe supérieure est ouverte. Il porte des traces laissées par les cordes qui ont été liées autour de lui et a donc servi de crochet de suspension. Ces traces consistent en des lignes plus foncées que le bois. Le pied mesure 1,8 cm. (min.), et 2,8 cm. (max.) de large. La longueur est de 4,1 cm., épaisseur du bord comprise.

Les mesures pour la profondeur sont plus difficiles à obtenir : vers le manche, la boîte de résonance a la profondeur de 3,1 cm., dans sa partie la plus excavée de 3,3 cm. et vers la partie inférieure, de 1,5 cm.

La cavité de la boîte de résonance épouse exactement les lignes extérieures de l’instrument. L’épaisseur du bois est de 5 à 7 mm.

La cavité creusée à l’intérieur est longue de 12, 4 cm., chiffre qui se réduit vers le dos de l’instrument (10,8 cm.). Elle mesure 2,65 cm. de large vers le côté du manche, 3,7 cm. dans la partie du milieu, 3,9 cm. (max.) dans le secteur intérieur.

Ces chiffres ont été relevés à la surface de la boîte. Comme les bords de cette dernière se rétrécissent vers l’intérieur, les mesures y sont généralement un peu plus petites. La cavité a presque partout une profondeur de 1,6 à 1,7 cm.

A partir du manche jusqu’au crochet de suspension inférieur, 2 mm. Ont été prélevés sur la surface de la boîte par rapport à la surface du manche (fig.3). Ceci a permis de fixer une couverture sur la boîte, couverture faite soit en peau soit en planchette très mince. Une fois que cette planchette a couvert le corps, elle a « égalisé » l’instrument entier de manière que son niveau a été partout le même, en partant du manche jusqu’à la partie inférieure. Quelques fragments de cette planchette en forme de débris très fins, ainsi que les traces de colle ont pu être relevés sur le bord inférieur de l’objet.

L’instrument est échancré, une première fois juste au-dessous de la première partie de la boîte de résonance, en forme d’un étranglement rectangulaire (large de 5 à 6- mm.) qui parcourt tout le dos tout en s’amincissant jusqu’à 1 mm. Quand on regarde l’instrument de côté, le second étranglement accessoire n’est pas visible. Il se trouve seulement sur les flancs de la boîte, entre la seconde et la troisième partie. L’échancrure est arrondie, elle mesure 8 mm. de longueur, 12 mm. de largeur.

Le manche vu de face est long de 24,3 cm. depuis sa partie supérieure jusqu’au commencement de la partie prélevée pour la couverture de la boîte. Vu de dos, le manche mesure réellement 23.0 cm. de longueur, à partir des flancs du corps. Il est divisé en 3 sections :

Un bouton percé d’un large trou, servant à la suspension de l’instrument ; la planchette contenant les chevilles (le »cheviller ») et le manche proprement dit.

Le bouton de suspension est sculpté dans l’extrémité du manche, en forme d’une excroissance vaguement triangulaire, vue de face, et arrondie sur le dos. Il mesure 1,6 cm. de longueur, 1,5 à 1 cm. de largeur et 1,8 cm. en profondeur. Il est percé d’un trou latéral (diamètre : 9 mm.) qui a servi probablement pour suspendre l’instrument après usage.

La seconde partie du manche contient des chevilles. Cette section est comparable Cette section est comparable aux « chevillers » des violons modernes, avec la différence qu’il s’agit ici d’une simple planchette percée de part et d’autre pour contenir les chevilles. Elle est large de 3,5 cm. vers le haut et s’amincit vers le chevalet jusqu’à 2,8 cm. Trois trous ont été prévus pour les chevilles, dont deux vont de droite à gauche. Ils partent du dos de l’instrument pour aboutir à sa surface (2). Les chevilles, qui appartiennent à ces trous, s’y trouvent encore en partie, leur têtes étant brisées. Ces dernières se sont donc trouvées à droite, en biais derrière la planchette à chevilles, tandis que la partie inférieure a dépassé la surface de l’instrument, visible au spectateur. Le trou pour la troisième cheville manquante se trouve entre les deux qui viennent d’être décrits.

Il est percé de droite à gauche à travers le manche, en partant de la surface. La tête de la cheville appartenant à ce trou s’est trouvée également derrière le manche, en biais, mais sur le côté gauche. Nous ne savons pas si cet instrument a eu des chevilles en forme de « T » ou à têtes arrondies. Leurs parties supérieures (« têtes ») se sont, de toute évidence, trouvées derrière l’instrument. Ceci est prouvé par le fait que la partie inférieure de la troisième cheville (en comptant d’en haut) est conservée : elle se trouve à la surface du manche. La tête était donc de l’autre côté. En résumé, ces chevilles ne sont pas fixées par une percée latérale (comme nos violons) ni par une percée dorsale (comme le rebab), mais leur disposition est mixte, latérale et dorsale. L’instrument copte est donc en cela, apparenté au tambour syro-libanais « al-bouzouq » (fig. 4,5). Mais la perforation pour les chevilles de ce dernier est faite en ligne droite (2 par le dos, 2 par les flancs du manche), tandis que celle de notre instrument perce le manche en biais.

La troisième cheville d’en haut est, nous l’avons dit, assez bien conservée. Sa partie inférieure qui en bon état est visible à la surface du manche. La partie où s’est trouvée la tête, maintenant brisée, dépasse le dos du manche. Juste à la brisure, une incision en forme de rainure assez profonde traverse la tige de cette cheville. Il semble que cette rainure représente la trace d’une ancienne perforation apte à recevoir la corde. La fixation des cordes a donc eu lieu derrière le manche, à l’extérieur. En outre, une constatation importante s’impose par ce que nous venons de relever : l’instrument à cordes copte, objet de notre étude, a possédé déjà de véritables chevilles, par contraste aux crochets de suspension qui ont caractérisé les anciennes harpes égyptiennes.

Le chevalet, qui d’après sa position correspond plutôt au sillet des violons modernes, est fait d’une petite planchette (2,8 sur 0,8 cm.), qui est rajustée dans une fente peu profonde (2 mm.) du manche. Ce chevalet ou sillet est pourvu de quatre incisions sur sa partie supérieure, une juste au milieu, deux autres vers les extrémités à la même distance du centre. Une quatrième se trouve à l’intérieur, à côté de l’incision gauche (fig.6). L’instrument ne possédant que trois chevilles, et par conséquent trois cordes, nous devons supposer que cette quatrième incision a servi pour déplacer occasionnellement la troisième corde qui correspond à la corde la plus haute des instruments modernes.

L’interprétation la plus plausible de cet étrange procédé est qu’on a tenu à changer rapidement l’accordage d’une des cordes ayant servi probablement de note bourdonnante. Le fait que cette corde-bourdon est la plus « haute », n’est pas en contradiction avec cette hypothèse. D’abord nous ne savons aucunement si la disposition des cordes hautes et basses a été exactement la même que sur les instruments modernes. Donc cette corde à gauche de l’instrument a pu représenter aussi bien la note la plus haute ou la plus basse. D’autre part, le choix d’un bourdon aigu est tout à fait conciliable avec la conception musicale orientale.

Le manche proprement dit, c’est-à-dire la partie sur laquelle lmusicien pose les doigts de la main gauche, pour raccourcir les cordes, est large de 2,7 cm. vers le sillet, de 2,4cm. vers la boîte de résonance. Il est long de 12,4 cm. ; il faut y ajouter 2 mm. si on inclut la largeur du sillet. La surface foncée porte quelques traces plus claires qui semblent indiquer les endroits où d’anciennes marques étaient aménagées pour aider le joueur à travers les notes. Ces marques divisant les manches d’instruments à cordes orientaux sont généralement faites par des cordes serrées étroitement autour du manche (fig. 4, 5). La pression exercée par les cordes sur le bois a laissé peut-être, dans le cas qui nous occupe, ces traces claires dont nous avons relevé l’existence. Trois des marques sont clairement visibles, une quatrième semble se trouver entre la seconde d’en haut et la dernière, juste avant la table.

Vu de profile, on distingue nettement des deux côtés sur les bords du manche, de fines incisives qui se trouvent exactement à la hauteur de ces marques ce qui dissipe les doutes quant à l’existence de ces dernières. De toute évidence, les incisions ont marqué l’emplacement des marques (3)., elles ont permis d’y fixer les cordes ou ficelles qu’on a nouées autour du manche à cet usage. La première marque se trouve à la distance de 3,5 cm. à partir du sillet. En considérant cette marque comme la première, la distance entre elle et la seconde est de 2,2 cm. ; entre la 2e et la 3e , 2,1 cm. ; entre la 3e et la 4e , 2,6 cm. et entre la 4e et la naissance du corps (bord non compris), 2 cm.

L’instrument a partout une coupe hémisphérique : le pied, le résonateur et le manche sont tous aplatis vers le haut et arrondis vers le bas (fig. 7 et 8).

L’instrument en entier a été enveloppé d’un grossier tissu brun clair, dont les traces existent sur le manche, mais surtout sur le dos. Ce tissu, à en juger par les traces, a été collé sur le bois. Il est difficile de dire si ce fait représente une particularité organologique ou s’il doit être expliqué par des phénomènes analogues relevés sur d’autres instruments égyptiens anciens : clochettes en bronze enveloppées ainsi que des grelots et d’autres instruments de percussion, à cordes ou à vent, du Nouvel Empire, de la Basse Epoque et de la Période copte.

Mentionnons finalement un petit trou supplémentaire percé à travers le flanc gauche du résonateur vers le côté extérieur de la partie rectangulaire du milieu de la boîte de résonance. Ce trou est visible deux fois : à son orifice et dans l’échancrure entre la première et la seconde partie du corps. L’instrument entier étant sculpté d’une seule pièce, ce trou n’a certainement pas été percé par un clou d’assemblage. Il a peut-être servi pour rattacher par un cordon le plectre avec lequel le musicien a pincé les cordes.

II. - CONSIDERATIONS HISTORIQUES.

Quant à la date et la provenance de l’instrument, nous n’avons aucune indication précise. Cependant, selon les déclarations non contrôlables, il aurait été trouvé à Akhmim. Ceci nous permet de le dater des premiers siècles de notre ère, en particulier entre le Ve et le VIIe siècle. La confirmation de cette hypothèse nous est donnée par un second instrument de cette catégorie, se trouvant au Musée copte, datant de la même époque.

Ce nouvel instrument est plus grand (85,5 cm.) que le nôtre. Il a été d’abord enregistré au Musée du Caire (Journal d’entrée 43156) avant d’être transféré au Musée copte. Il a été trouvé et décrit par J.E. Quibell (Excavations at Saqqara, 1908 / 1910, p.141).

Sa forme, en général, ressemble étrangement à l’instrument d’Akhmim. Un bouton de suspension pareillement sculpté se trouve à l’extrémité du manche. Ce dernier est rallongé artificiellement par une partie qui se joint au cou au moyen d’une mortaise. A l’exception de la rallonge, le début du manche et le résonateur sont de nouveau sculptés en une seule pièce. Le manche, dans l’ensemble, est plus large vers le haut. La boîte est divisée en trois parties dont la première est rectangulaire et allongée, séparée de la seconde qui est plus large, par un étranglement parcourant tout l’instrument. La troisième partie est arrondie, séparée de la seconde par des renflements accessoires qui se trouvent des deux côtés de la boîte, rappelant la forme d’un violon. L’instrument se termine dans sa partie inférieure également par une sorte de « pied » triangulaire, qui sert de point de suspension pour les cordes. La coupe seulement est quelque peu différente : elle est hémisphérique dans ses parties d’une largeur réduite et ressemble à une coupe convexe, dans ses parties élargies.

Le sillet est à la même place, vers le côté supérieur du manche. Il est incisé pour quatre cordes qu’il est supposé éloigner du manche, tandis que l’instrument ne contient que trois chevilles pour le même nombre de cordes.

Cet instrument a été trouvé dans un des tombeaux Sud, près du monastère de Saint - Jérémie à Saqqarah. Vu sa ressemblance avec l’instrument d’Akhmim, ils doivent dater tous deux à peu près de la même époque. Le monastère de Saint-Jérémie était florissant entre le Ve et le VIIIe siècle, le site du même nom, par contre, a survécu au couvent, d’un siècle environ. Nous pouvons donc conclure que les deux instruments viennent d’une période qui s’étend entre le Ve et le VIIIe siècle, ne dépassant en tous cas pas leIXe siècle.

Un troisième instrument du même genre se trouve au Métropolitain Museum of Art, New-York. Il est mentionné dans un article sur l’Egyptian Furniture and Musical Instruments du Bulletin of the Metropolitan Museum, vol. VIII, 4 (Avril 1913), p.77 et fig. 9. Il ressemble à l’instrument du Musée copte du Caire quant à sa longueur. Sa date se situe entre le IVe et le VIIIe siècle.

III. – CLASSIFICATION.

De toute évidence, les trois instruments font partie de la catégorie des luths. Le luth est un cordophone composé d’une boîte de résonance souvent bombée, et d’un manche. Il est, d’après la définition de M.A. Schaeffner (4), un instrument à corps solide, susceptible de tension, et à cordes rapportées. La forme primitive est celle du luth à manche allongé, la forme plus récente celle du luth court. Morphologiquement parlant, les « luths » à archet appartiennent à cette dernière catégorie (« violons », « Fiedeln », « violes »). Pour classer nos instruments dans une de ces catégories, il nous faut jeter un rapide coup d’œil sur le développement des deux familles principales : les luths longs ou à manches allongés, et les luths courts avec la variante des luths à manches brisés, tout en nous occupant finalement des « luths à manche court » joués à l’archet.

Les premiers luths à manche allongé possèdent une boîte de résonance ovale ou en forme d’une demi-coque d’amende, au dos arrondi, couverte d’une peau percée par le manche (5).

« La peau qui sert de table contribue à appliquer le manche contre l’ouverture de la coque » (Schaeffner). Le manche sert en même temps à la suspension des cordes qui sont fixées sur la partie inférieure et enroulées par des bandelettes et des coussinets autour de sa partie supérieure. L’ancien luth ne connaît donc ni chevilles ni crochets de suspension pour les cordes (6). Le plan des cordes est parallèle à la surface de l’instrument, de son résonateur et de son manche.

Originaire de la Mésopotamie, le luth primitif a seulement deux cordes. Une représentation du luth à manche allongé a été trouvée à Uruk-Warka, elle date de 1900 avant J.-C. Connu plus tard des Grecs sous le nom de « Pandoura », il a gardé ce nom comme souvenir de sa patrie, le mot pandoura venant, d’après M.C.Sachs (7), du sumérien « pan-tour ». Cette expression a comme signification « arc-petit » et représente une réminiscence de l’arc musical, ancêtre des instruments à cordes.

Au XVe siècle, le luth est importé en Egypte (8) où il sera de plus en plus représenté dans les scènes musicales des tombeaux thébains. Il a dorénavant trois cordes (9). C’est ainsi que les Grecs l’ont connu, puisqu’ils l’appellent à la Basse Epoque (« pandoura » ou) « trichordon ».

En asie Mineure, le luth a toujours continué d’exister. Une représentation hittite du luth, une autre scène musicale de Carchémich ainsi que le luthiste de Mqui se trouve actuellement à Berlin (10), sont des documents qui prouvent que le jeu du luth a été, chez certains peuples asiatiques, une tradition vivante au moins jusqu’au IXe ou VIIe siècle.

Le luth à manche allongé a eu également un descendant en Extrême-Orient (11). Il a ensuite survécu dans le tanbour turco-arabe. En général, le tanbour a conservé la forme du luth antique, mais s’est enrichi de chevilles en forme de « T » et d’un système de marques sur le manche pour déterminer l’emplacement des notes de la gamme désirée (12). Nous avons signalé plus haut, qu’une certaine parenté existe entre le tanbour et notre petit luth copte quant à la disposition mixte latérale et dorsale de leurs chevilles avec la seule différence que les trous pour les chevilles de ce dernier sont percés en biais.

Lors de la conquête du Nord de l’Afrique par les Arabes, le tanbour a été répandu dans les pays de l’Occident africain. Il a rencontré sur son chemin un instrument à cordes, le « gunbrï » (gunïbrï) répandu particulièrement au Maroc. Ce luth marocain, cité pour la première fois chez Ibn Batuuta n’est autre chose, d’après M. Farmer, qu’un autre descendant direct du luth de l’Egypte antique (13). Au moment de sa rencontre avec le tanbour plus perfectionné des Arabes, le gunbrï est devenu petit à petit l’instrument des musiciens anonymes du peuple, instrument folklorique laissant au tanbour le rôle qu’il tenait lui-même auparavant, tout en subissant certaines modifications dues à son influence (14).

Toutes ces transformations et interpénétrations eurent lieu entre les membres de la même famille des luths à manche allongé à laquelle appartiennent les formes des luths asiatiques et égyptiens antiques, ainsi que leurs descendants respectifs, le tanbour et le gunbrï.

Le luth copte a plusieurs éléments organologiques communs avec tous ces différents luths. Il a hérité les trois cordes du luth égyptien, tandis que la disposition des chevilles semble l’apparenter au tanbour et au bouzouq. Le manche, long et large, rappelle également celui des anciens luths à manche allongé.

La boîte de résonance du luth antique, de dimension d’abord réduite, se rallonge à la Basse Epoque. Dans la scène burlesque des animaux musiciens trouvée à Médamoud, actuellement au Musée du Caire, le crocodile joue d’un luth dont la table, toujours ovale, a atteint déjà une longueur respectable et presque égale à celle du manche. Au temps des Ptolémées, finalement, le luth possède une table très longue, aux flancs légèrement rétrécis. Il ressemble déjà par ses proportions, à notre luth copte et doit être considéré comme son prédécesseur immédiat (fig. 9). D’ailleurs un luth aux flancs étranglés est à signaler à une époque bien antérieure. Il mérite toute notre attention par le fait même de son isolement. Il est représenté, premier vestige du luth égyptien à échancrure, sur l’ostracon 63805 (Musée du Caire). La reproduction dans le Catalogue des Ostraca figurés de Deir el-Médineh, t. II, Le Caire 1937, par Mme J. Vandier d’Abbadie, en pl. LXIII (2390), montre moins clairement la ligne courbée de la boîte du luth, telle qu’elle ressort avec évidence de l’original.

L’élément morphologique le plus important semble être la double échancrure. Les luths antiques asiatiques ont eu, nous l’avons vu, des flancs convexes. Ces trois luths, à étranglement accessoire, nous rappellent même étrangement la forme de nos guitares. D’autres types récents de luths échancrés se trouvent un peu partout dans le monde. Nous signalons la présence d’un gunbrï aux flancs étranglés (15), d’un luth indien représenté ici en fig. 12 (16), et de certains luths africains à simple étranglement, représenté chez Stephen Chauvet, Musique nègre (Paris 1939, pl. 67).

Le luth copte représente donc une forme rare de double étranglement. Mais l’intérêt que nous lui portons est dû également au fait qu’il est le chaînon historique entre les luths échancrés de l’Asie antique et ceux du Moyen Age méditerranéen de notre époque.

Nous terminons la liste des luths à manche allongé en citant (p.76) les descendants européens de cette catégorie d’instruments, datés du IXe siècle après J.–C.(fig. 10) (17).

Par contraste avec le luth à manche allongé fabriqué toujours en deux pièces différentes et rajustées par la suite, le corps et le manche du luth court sont faits d’une seule pièce. Le manche de luth court n’est donc morphologiquement autre chose qu’une prolongation simple du résonateur. Ce dernier est presque toujours plus long que le manche. Le luth court est plus récent que le luth à manche allongé.

Le premier luth à manche court apparaît dans une représentation musicale iranienne du IXe siècle avant J.-C., le luth court se retrouve dans les images du style mixte gréco-indien de « Gandhara » (18). Le luth court aussi a un parent extrême-oriental, le luth chinois p‘ip‘a (biwa en japonais). Une variante turque est le qabüz au manche au manche recourbé en faucille (19), une autre, le luth au manche brisé qui fait son apparition en Egypte vers 1200 après J.-C. Ces deux catégories sont connues depuis le Moyen Age partout dans le monde islamique. Le dernier devient le luth « arabe » (fig. 11) (20), dans sa forme définitive ) (ÇáÚæÏ) .

Les luths courts sont rares en Europe. Il en existe quelques représentations aux Xe et XIIIe siècles (21).

Le luth copte a ceci de commun avec le luth court que tous deux sont sculptés en une seule pièce de bois. Même le grand luth copte de Saqqarah est morphologiquement fait de cette manière, malgré la rallonge du manche. Par contre, les manches des instruments connus sont plus longs que la boîte de résonance, tandis que, d’après la définition, le manche du luth court doit être moins long que le résonateur. Le luth copte appartient donc d’après sa construction en une pièce, aux luths courts, d’après sa forme aux luths à manche allongé. Mais, parmi les données morphologiques, la double échancrure semble bien plus importante pour la classification que les constatations concernant sa composition ou sa grandeur. Le principe des flancs doublement étranglés prime donc sur nos considérations organologiques précitées et nous devons classer le luth copte systématiquement (22) comme un Luth plusieurs fois échancré aux chevilles biaisées.

Occupant une position exactement intermédiaire entre les luths longs et les luths courts, il est apparenté : 1e aux luths courts irano-indo-arabes, ainsi qu’au qabüz turc ; 2e aux luths longs égyptiens et asiatiques de l’Antiquité et à leurs descendants, le tanbour (23), la tanbourica (24), le gunbrï, le bouzouq ; 3e aux luths échancrés en général.

Comme pour ces derniers, le problème de l’archet se pose sérieusement aussi pour le luth copte, car une bonne partie des luths échancrés ne se joue pas par pincement des cordes, mais sous l’effet d’un archet.

Déjà le Tar (à ne pas confondre avec le membranophone égyptien du même nom) (25) et certains « violons » indiens (26) ont leurs flancs étranglés jusqu’à l’extrême limite (Fig. 12). Comme eux, d’autres instruments du Moyen Age européen (27) prennent la forme du chiffre « 8 » (fig. 13). Des étranglements pareils et d’autres (28) ne peuvent être mieux expliqués que par l’usage de l’archet dont le jeu sur les cordes extrêmes est certainement facilité par des flancs convexes du résonateur.

Un certain type de rebab (sic !) répandu dans le Nord-Ouest de l’afrique blanche correspond à cette exigence (C. Sachs, Reall., p.317), bien que la forme du rebab ordinaire soit habituellement celle d’une poire.

L’emploi de l’archet en Europe est représenté pour la première fois au XIe, plus souvent par la suite, aux Xe et XIe siècles (29). Pour l’Orient, les écrits d’Al-Farabi mentionnent les instruments à archet, et la « kamanga roumi » (30) est citée dans un manuscrit persan, seulement au IXe siècle. Bien que tous ces documents ne soient que très tardifs, ils n’excluent pas la possibilité que les Arabes aient fait connaître le jeu de l’archet aux musiciens égyptiens. Dans ce cas, l’instrument copte datant de l’époque entre le Ve et le IXe siècle représenterait une forme intermédiaire de vielle (ou rebabah) orientale (31).

Cette hypothèse ne ppas s’appliquer au grand instrument actuellement conservé au Musée copte, et qui ressemble tout à fait d’après sa forme et sa grandeur à un vrai luth aux cordes pincées, nous devons conclure qu’il ne s’agit pas, dans les deux cas, d’instruments à archet, mais de luths dont les notes sont produites par le pincement du plectre sur les cordes.

Tant d’éléments organologiques, tant d’influences historiques réunies en une forme aussi parfaite assurent à ce luth rare de l’époque copte un intérêt redoublé par son importance en tant que symbole des relations culturelles entre les civilisations occidentales et orientales dans l’histoire de la musique du Proche-Orient et de l’Egypte en particulier.

Dr H. Hickmann.



BIBLIOGRAPHIE.

Abréviations des ouvrages fréquemment cités dans cette étude.

Reall = C. Sachs, Real-Lexikon der Musikinstrumente, Berlin 1913.
Handb. = C. Sachs, Handbuch der Musikinstrumentenkunde, Leipzig 1930.
G. u. W. = C. Sachs, Geist und Werden der Musikinstrumente, Berlin 1929.
Hist. = C. Sachs, Rthe History of Musical Instruments, New-York 1940.
O.I.M. = A.. Schaeffner, Origine des instruments de Musique, Paris 1936.
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Le Caire – imprimerie de l’institut français d’archéologie orientale

Fig. 1. – Luth copte, vu de face.
Fig. 2. – Luth copte, vu de dos.
Fig. 3. – Luth copte, vu de côté.
Fig. 4. et 5. – Bouzouq libanais, vu de face et de côté.
Fig. 6. – Chevalet du luth copte.
Fig. 7. – Le pied du luth copte vu du côté inférieur.
Fig. 8. – Partie supérieure du manche.
Fig. 9. – Représentation ptolémaïque d’un musicien au luth aux flancs légèrement renflés.
Fig. 10. – Tableau montrant le développement du luth à manche allongé.
Fig. 11. – Luth arabe moderne.
Fig.12. – Instrument à cordes de la partie méridionale des Indes (d’après C. Sachs, Geist und Werden der Musikinstrumente, pl. 41, 277).
Fig.13. – Vielle (d’après C. Sachs, Handbuch der Musikinstrumentekunde, p. 184, fig. 57).

  1. Les instruments représentés aux figures 1 à 5 et 12 se trouvent dans la collection privée de l’auteur.
  2. Nous suivons ici les règles d’une description systématique concernant les instruments de musique, établies par le prof. C. Sachs dans son Handb., p. 159 : la partie supérieure (haut) : le sommet du mécanisme d’accordage (boîte ou planchette contenant les chevilles). La partie inférieure (bas) de l’instrument : le côté opposé à sa partie supérieure. Le devant se trouve du côté des cordes (la face de l’instrument, de la table), l’arrière du côté opposé. Le flanc droit est du côté droit si on tient l’instrument à cordes comme un violoncelliste tient son instrument en jouant. Le flanc gauche se trouve du côté opposé, à l’endroit du bras gauche du violoncelliste.
  3. Ces marques sont comparables aux divisions de la touche des violes du XVIIe siècle. « On les établit en entourant le manche …… de « frettes » formées d’un ou de deux tours de cordes à boyau solidement liées » (V. Ch. Mahillon, Cat ……. Du Musée instrumental …… de Bruxelles, Gand 1893, p.316).
  4. Hist.., p. 464 ; O.I.M., p. 375-376.
  5. G. u. W., p.163 ; O.I.M., p. 211.
  6. Hist., p.102.
  7. Hist., pp. 82-83.
  8. Ibid., p.102 ; G. u. W., p. 164.
  9. H. Hickmann, Cat. Gén. Des instr. De mus. Du Musée du Caire, n° 69421.
  10. G. u. W., pl. 21 (146, 144), pl. 19 (130) ; Hist., pl. IV.
  11. Hist., p.219.
  12. Hist., p.255.
  13. H. G. Farmer, Studies in Oriental Music, London 1931, p.41. Cf. V. Ch. Mahillon, Cat. descr. Et anal. Du Musée instrumental du Conservatoire royal de Musique de Bruxelles, Gand 1893, p. 423.
  14. Ibid., p.43.
  15. Reall., p.163 (Gnbrï aux flancs renflés).
  16. G. u. W., pl. 41 (277).
  17. Représentations dans deux manuscrits d’Utrecht et de St. Gallen.
  18. Hist., p. 159, 161, 251.
  19. H. G. Farmer, op. cit., p. 73-74.
  20. G. u. W., p. 237 ; H. G. Farmer, op. cit., p.91-99.
  21. Hist., p. 273.
  22. Mehrfach gekerbte Langlaute (waisted long neck lute) mit schrägständiger Wirbelanordnung.
  23. G. u. W., p. 240. Sur le tanbour précédant le luth arabe : Baron R. d’Erlanger, La musique arabe, t. III (Paris 1938), p.605.
  24. G. u. W. , pl. 47 (319).
  25. Reall., p. 377. En forme de « 8 ». Répandu de l’Iran jusqu’au Caucase.
  26. G. u. W. , p. 249.
  27. Hist., pl. XVI, p.277 ; Handb., p. 184.
  28. Reall., p. 139 et 193.
  29. Hist., p. 275. Voir également H.H. Dräger, Die Entwicklung des Streichbogens und seine Anwendung in Europa, Kassel 1937.
  30. Hist., p. 275.
  31. H. Hickmann, Eine orientalische « Fidel » en : Allg. Muzikzeitung, 64, 16 (1937), p. 231.
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